Historique des droits de l’Homme en Algérie

L’affirmation du concept des droits de l’Homme dans le champ politique et intellectuel est très récente en Algérie. Elle date du milieu des années 1980. L’Algérie est même le dernier des trois pays du Maghreb (avec la Tunisie et le Maroc) où s’est affirmé de façon un peu insolite et pour la première fois en 1985, le concept des droits de l’Homme. 

    

En Tunisie, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme existait de façon légale depuis 1976, et l’AMDH au Maroc depuis 1979. Cela ne signifie nullement que les mécanismes des droits de l’Homme ont trouvé respect chez ces deux voisins puisque des détenus politiques et des exilés sont recensés en nombre dans ces deux pays. 

    

Le concept des droits de l’Homme a durant longtemps été absent de l’arsenal des instruments de lutte des militants algériens. Aussi loin que je remonte dans ma mémoire d’étudiant, je ne garde de souvenir de l’utilisation de ce concept dans les débats politiques. Ni dans les débats ni dans les lectures d’articles ou réflexions, je ne garde de souvenir quelconque du concept des droits de l’Homme. 

    

Le livre de R. Redjala, publié en Algérie, consacré à l’histoire de l’opposition algérienne : Opposition algérienne, très documenté, ne mentionne aucun fait ou lien historique de l’opposition algérienne à ce concept. J’ai, pour la première fois, lu et entendu parler du concept des droits de l’Homme quand j’ai eu entre les mains d’abord le document avant-projet de plateforme politique du Front des forces socialiste (1979) intitulé : Pour une alternative démocratique révolutionnaire à la catastrophe nationale, et la thèse de doctorat de H. Aït Ahmed (éditée sous le titre L’Afro-fascisme), soutenue à la fin des années soixante-dix en France). 

    

Après avoir feuilleté et parcouru pendant une bonne demi-heure le document, j’avoue que pour le jeune étudiant de sciences exactes que j’étais, le concept incarné me dépassait largement. Je garde encore un autre souvenir qui date de la période immédiatement postérieure à avril 1980. Une enseignante universitaire, militante du FFS, a fait usage de ce concept dans son intervention en assemblée générale de l’Université de Tizi- Ouzou. 

Je me rappelle vaguement du contenu de l’intervention ; bien qu’elle faisait un lien entre droits culturels et droits de l’Homme, elle n’a suscité aucune attention particulière parmi les étudiants présents. Je peux dire pour ma part que le concept des droits de l’Homme est largement méconnu déjà même dans les milieux étudiants et universitaires algériens. Cependant, les choses évolueront très vite et ne resteront pas à ce stade. L’hiver 1983 à Tizi-Ouzou, je me trouvais par pur hasard dans une rencontre où Hend Sadi rendait compte d’une réunion de la FIDH, à laquelle il avait pris part à Paris avec un autre camarade. C’était une participation informelle. Il avait sur lui de la documentation de
la FIDH et informait Saïd Sadi que celle-ci était disposée à travailler avec un groupe qui se formaliserait éventuellement autour des droits de l’Homme en Algérie. 

Plus tard, j’ai appris que Me Ali Mecili et Me Beauvillard avaient joué un rôle important d’information et d’impulsion au niveau international. Voilà grossièrement le peu de souvenirs que je garde des conditions dans lesquelles s’est réalisée l’initiative pionnière de formalisation d’un mouvement autour des droits de l’Homme en Algérie. La suite nous la connaissons. Si, à la fois, les milieux de l’opposition et les élites algériennes autonomes sont restés éloignés du concept des droits de l’Homme, le pouvoir et ses élites l’étaient tout autant, sinon plus. Il entretenait une propagande par l’amalgame opposant le concept de droit des peuples avec celui des droits de l’Homme pour réfuter l’universalité de ces derniers, présentés comme la chose de l’Occident. 

Il est certain que la philosophie des droits de l’Homme ne pouvait cadrer avec la culture du pouvoir et de ses élites. Dans un régime de dictature, le champ des droits de l’Homme est par excellence le terrain de prédilection au conflit, voire à l’affrontement avec les tenants du pouvoir d’Etat pour toute force qui s’y aventurerait. Cette règle de conduite va d’ailleurs se confirmer très rapidement. Pour les militants actifs de l’opposition, le champ des droits de l’Homme était un espace de luttes à conquérir. 

Pour le pouvoir, c’étaient des brèches ouvertes par ses adversaires et dangereuses pour sa survie. La virulence des propos des dirigeants de l’époque et la célérité de la répression qui s’en est suivie donnaient la mesure de l’empoignade qui allait s’engager. En effet, il y avait matière à crainte pour le pouvoir algérien quand on connaît son ardoise éloquente en matière d’injustice, de répression et d’assassinats politiques. 

La résonance internationale et les échos qu’a suscités la répression qui s’est abattue sur les membres de la jeune Ligue des droits de l’Homme (juin – décembre 1985) ont mis le pouvoir dans une position très délicate. Un formidable élan de solidarité internationale va se cristalliser en faveur de la ligue réprimée. Le procès qu’il leur avait intenté va tourner à la déroute. Beaucoup parmi les détenus seront élargis avant de purger leurs peines. Voilà ce que je peux dire brièvement sur les conditions et le contexte dans lesquels les droits de l’Homme ont fait leur entrée sur la scène publique en Algérie. 

Depuis les arrestations des membres de la jeune ligue (1985) jusqu’à leur libération en 1987, le pouvoir a tenté de parasiter le champ des droits de l’Homme par des manipulations : entraves à la liberté d’action et de mouvement des militants libérés de prison, création et officialisation de ligue alibi parallèle… 

A la faveur de l’ouverture de 1989, la ligue a pu enfin être reconnue sans pour autant bénéficier de conditions de fonctionnement normales. Ses positions tranchées en rupture avec les vœux des tenants du pouvoir lui valent toujours la diabolisation et la discrimination. En dépit de l’agrément qu’elle a obtenu des autorités, des entraves systématiques lui sont opposées par le pouvoir dans toutes ses activités. 

Le conflit entre la ligue et le pouvoir s’est davantage durci avec la crise de 1991. La ligue s’est toujours inscrite en nette opposition à la politique sécuritaire des autorités du pays. Elle est en conflit ouvert avec le pouvoir sur la question des disparitions forcées, pendant que l’Etat lui-même reconnaît l’existence de plus de 7 000 disparus. La ligue revendique la fin du système de l’impunité, avec la justice comme préalable à toute réconciliation. L’Etat propose la réconciliation par l’oubli et l’amnésie des personnes disparues. 

La question des disparitions forcées en Algérie constitue aujourd’hui le nœud de la crise. Il peut constituer le socle pour une éventuelle sortie de crise et de la démocratisation du pays. La force et la détermination des militants algériens des droits de l’Homme conjuguées à la volonté et au patriotisme de nouvelles autorités peuvent constituer le ciment de ce compromis nécessaire. »  

 

Arab Aknine

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