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30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 20:17

Ligue Algérienne de Défense des Droits de l'Homme

Rapport Algérie

La répression du Printemps Noir

avril 2001 - avril 2002

" L'injustice nous blesse

Et la haine qui se déchaîne

Là où la Hogra est un jeu,

Un jeu fatal et dangereux "

INTIK

Avril 2002

L A D D H / P A G E 2

Du 14 mars au 1er avril 2002, les affrontements entre

manifestants et forces de l'ordre dans les wilayates1 d'Aïn

Defla, de Saïda, de Béjaïa, de Bouira, de Sétif, de Khenchela

et de Tizi-Ouzou ont fait, en quinze jours, sept morts, dont

trois adolescents de moins de 18 ans, et des dizaines de

blessés dont certains ont été atteints par balles réelles et

seraient toujours dans un état grave.

Les forces de l'ordre ont procédé à des expéditions punitives,

saccageant commerces et voitures de particuliers, à des viols

de domiciles suivis d'actes de représailles sur des passants

en utilisant des armes blanches pour réprimer les jeunes

manifestants, plongeant ainsi des villages entiers dans une

sorte d'état d'exception et de couvre-feu où tout citoyen qui se

risque de nuit comme de jour dans les rues est passé à tabac

puis arrêté2.

En quinze jours d'affrontements, plus de trois cent cinquante

arrestations ont été opérées dont certaines sont ciblées et

arbitraires. Des arrestations ont été suivies de

condamnations à des peines allant de 4 mois à 2 ans

d'emprisonnement. Cette chasse aux manifestants s'est

déroulée sous forme de rafles nocturnes avec des hommes

armés et cagoulés à bord de voitures banalisées. La situation

risque de s'aggraver d'autant plus que 400 mandats d'arrêts

auraient été lancés3 contre des animateurs des comités de

villages4 des différentes localités de Tizi-Ouzou, Béjaïa,

Bouira et Sétif.

La révolte du Printemps Noir5, qui dure maintenant depuis avril

2001, est loin d'être cantonnée à la seule Kabylie puisqu'elle a

touché plus d'une vingtaine de départements à travers

l'Algérie6. Ces manifestations de rue ont fait à ce jour plus de

90 victimes7 dont plusieurs exécutions arbitraires, plus de

5000 blessés dont 200 handicapés à vie et des milliers

d'arrestations suivies de mauvais traitements, tortures et

détentions arbitraires. Parmi les victimes recensées à ce jour,

on compte 20 adolescents de moins de 18 ans, 43 victimes

entre 19 et 30 ans, 24 victimes entre 31 et 37 ans (dont 2

femmes) et 3 septuagénaires (dont 1 femme).

Les éléments déclencheurs

Le Printemps Noir s'est déclenché suite à l'exécution du jeune

lycéen Guermah Massinissa, le 18 avril 2001, à l'intérieur de

la brigade de gendarmerie de Beni Douala à Tizi-Ouzou8. Le

22 avril 2001, le commandement de la gendarmerie

nationale rendait public un communiqué dans lequel il

déclarait que le défunt avait été interpellé "suite à une

agression suivie de vol". Le même jour, trois collégiens étaient

arrêtés arbitrairement dans la localité d'Amizour (Béjaïa) par

le chef de brigade de la gendarmerie. De son côté, le ministre

de l'Intérieur reprenait une autre fausse information

déclarant que Guermah était un "délinquant de 26 ans". En

réponse à cela, les parents de la victime ont envoyé à la

presse nationale un bulletin scolaire prouvant que le jeune

Guermah était bel et bien un lycéen, âgé de 18 ans. Ces

fausses déclarations ainsi que l'arrestation arbitraire des trois

collégiens ont alors provoqué dans toute la région, une série

de manifestations pacifiques pour dénoncer ces abus de

pouvoir, la Hogra9, l'injustice sociale10 et le manque de

liberté. Cette mobilisation citoyenne et pacifique a été

violemment réprimée par les forces anti-émeutes -

gendarmerie et Compagnies Nationales de sécurité (CNS) - ne

laissant d'autre choix aux manifestants que le recours aux

émeutes de rue.

Ces dernières qui ont touché, et touche encore, plusieurs

villes et villages de l'Est, de l'Ouest, du Sud et du Centre du

pays, expriment un ras-le-bol généralisé de la société

algérienne11. Les manifestants s'attaquaient, et s'attaquent

encore, à l'ensemble des édifices, symboles de l'Etat et du

pouvoir central, dont les sièges d'APC (Mairies), les Daïra

(sous-préfectures), les Impôts, les Contributions et les

tribunaux.

Algérie : La répression du Printemps Noir (avril 2001 - avril 2002)

Introduction

Notes :

1. Départements

2. Voir Le Matin, 19 mars 2002.

3. Voir Le Matin, 28 mars 2002.

4. Lors du Printemps Noir la société s'est structurée sous forme de comités de villages et de Arch (tribue).

5. L'expression Printemps Noir est utilisée en allusion d'une part au Printemps Berbère et d'autre part au deuil lié aux massacres qui ont eu lieu durant ces événements.

6. Voir articles de La Tribune, 17-18 juin 2001.

7. Voir annexe 1 et 2.

8. Voir annexe 2.

9. Hogra signifie injustice, mépris et abus d'autorité.

10. Voir le rapport de la FIDH de novembre 2001 sur les droits économiques, sociaux et culturels : www.fidh.org

11. Voir articles de La Tribune du 07 avril 2002 sur les émeutes de l'Est.

L A D D H / P A G E 3

Lors de ce Printemps Noir, des militants de la Ligue

Algérienne de Défense des Droits de l'Homme (LADDH) se

sont rapidement mobilisés pour aller sur le terrain et sillonner

toutes les régions touchées par ces émeutes. Sur place, des

enquêtes ont été menées auprès des autorités locales, des

parents de victimes, des avocats, des organisations

citoyennes et des populations locales. Les membres de la

LADDH ont rencontré des témoins oculaires, collecté des

informations et par moments, assisté en direct à toutes

sortes de violations de droits de l'Homme par les forces de

l'ordre, tous corps confondus12.

Du début de ces événements à ce jour, le droit à la vie, garanti

par l'article 3 et de la Déclaration Universelle des Droits de

l'Homme et l'article 6 du Pacte International Relatif aux Droits

Civils et Politiques (PIRDCP), ont été et sont encore

systématiquement violés.

Les forces de l'ordre - gendarmerie, Compagnies Nationales

de Sécurité (CNS), police, gardes communales et agents du

gouvernement en civil - ont réprimé des manifestations

pacifiques, procédé à des arrestations massives et les

personnes arrêtées ont souvent été soumises à la torture,

aux mauvais traitements, dans les brigades de gendarmerie

ou les commissariats, violant ainsi la Déclaration universelle

des droits de l'Homme, les articles 3,4, 19, 21, 26 du PIRDCP

ainsi que toutes les dispositions de la Convention contre la

torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou

dégradants13 et de la Convention relative aux droits de

l'enfant.

Les faits :

1) Exécutions sommaires et fusillades

Le 25 avril 2001 à 10h00 du matin, les lycéens et les

collégiens de Ouzellaguen (Béjaïa) organisaient une marche

pacifique pour dénoncer l'assassinat du jeune Guermah et

l'arrestation des collégiens de Amizour (Béjaïa), 5 personnes

ont été tuées par balle, alors qu'elles fuyaient les assauts des

gendarmes14. Kamel Makhmoukhen, 19 ans, première

victime du Printemps Noir, a reçu deux balles dans le dos

alors qu'il tentait de s'abriter, fuyant l'assaut des gendarmes

de la brigade de Ouzellaguen. À quelques kilomètres de là, le

jeune Boukhedad, âgé de 15 ans, a subi le même sort : il est

exécuté, le 25 avril 2001, de trois balles dans le dos par le

chef de brigade, Issam, de la gendarmerie de Seddouk.

Trois jours après, du côté de Draâ El Mizan, dans le village de

Aït Yahia, Chaibet Hocine, 16 ans, a été exécuté, lors d'une

fusillade, par des gardes communaux. M. Djebbouri

Mohamed, maire de cette localité, racontait alors que "les

membres de la garde communale de Draâ El Mizan, qui sont

Yazid Rabah, Saâdoui Mohand Amokrane, Herda Rabah et

Tobal Ramdani ont reçu l'ordre de leur responsable d'ouvrir le

feu sur la population et ces derniers n'ont jamais été

inquiétés ni par la justice ni par les autorités".

A quelques kilomètres de là, à Larbaâ Nath Irathen (Tizi-

Ouzou), 5 manifestants ont été exécutés par des snipers,

tirant de la terrasse de la brigade de gendarmerie. Les

témoignages15 recueillis sur place sont éloquents : Mouloud

Belkacem, âgé de 30 ans, a été victime d'un sniper alors qu'il

essayait de porter secours à un blessé, Arezki Hammache, 31

ans, lui aussi victime d'un tir de sniper. Ils ont été, ensuite,

exécutés arbitrairement par des gendarmes d'une balle dans

la nuque et dans le dos.

Souvent, les personnes tuées se trouvaient à des dizaines de

mètres des lieux d'affrontements, pourchassées en dehors de

la ville, loin des brigades de gendarmerie, des commissariats

de Police et des édifices publics. Ainsi, à Akbou, entre le 18 et

le 19 juin 2001, 5 jeunes ont trouvé la mort et une vingtaine

ont été blessés par balle lors de fusillades, alors qu'ils étaient

loin du centre ville et à 1500 mètres du commissariat. Un des

rescapés de la fusillade, S. Djaffar, 22 ans, blessé à l'épaule

par balle témoignait alors : "On était assis dans le quartier

lorsque plusieurs fourgons de la police arrivent à toute

vitesse au carrefour de Guendouza, exhibant leurs armes, les

CNS descendent de leurs camions et nous arrosent de

bombes lacrymogènes suivies de tirs de sommation. Les

jeunes du quartier alertés, se sont regroupés pour faire face

à la descente des CNS, d'autant plus que la presse de la veille

avait rapporté des informations sur des descentes punitives

dans plusieurs localités de Béjaïa, de Tizi-Ouzou, de Sétif et

de Bouira. On était à une soixantaine de mètres des fourgons

de polices, venus en renfort pour permettre à un convoi de

gendarmes de passer. Juste après leur passage, les CNS

ouvrent le feu sur nous. J'étais à une trentaine de mètres

Algérie : La répression du Printemps Noir (avril 2001 - avril 2002)

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Published by Madjid - dans LADDH
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